A vous lire, l'activité professionnelle que j'exerce vous fait rêver. Elle serait en fait "le-plus-beau-metier-du-monde".

A quelques détails près... A vous de juger à la lecture de ce qui suit.

Partir à nouveau en reconnaissance

Septembre 2018 - Nous sommes au Groenland Est, dans la région de Tasiilaq popularisée en France par les écrits de Paul Emile Victor. Les clients du trek pédestre inédit que je viens d'encadrer sont repartis hier, "des étoiles plein les yeux" m'ont-ils dit. Ça fait vraiment chaud au cœur. La reconnaissance de ce trek m'a pris plusieurs années, il est difficile sur le terrain.

Pour améliorer quelques étapes de ce trek, je dois retourner sur le terrain tout seul.

Après quelques jours consacrés à la lessive et au réapprovisionnement, mon partenaire local me demande de me tenir prêt dans la journée : un transfert en bateau privé me permettra de me rendre au village de Kuummiut.

J'y ai déjà séjourné quelques années plus tôt lors d'un précédent voyage de reconnaissance. Lors de navigations dans les fjords voisins, j'ai pu observer que cette zone est vraiment particulière avec ses big walls, ses glaciers... Il y a certainement des sites très intéressants à découvrir là-bas. L'idée d'aller explorer de nouveaux espaces est en elle-même excitante.

Je suis sur le quai du port de Tasiilaq, mes affaires pour une dizaine de jours rassemblées. Quel contraste avec le mois d'août ! La longue période de très beau temps sans la moindre goutte de pluie a cédé la place à la grisaille. C'est dans un épais brouillard que le pilote inuit, ainsi que l'ancien instituteur inuit de Kuummiut et moi-même quittons le port de Tasilaaq. Navigation brutale, sans détour, pas de contemplation d'iceberg, pleins gaz dans les vagues, sans ménagement dans les eaux tourmentés des fjords. Pas le temps non plus d'observer les baleines. Ni de s'intéresser aux phoques, ce qui est plus surprenant. Mais le fusil du pilote reste à portée de main. Sait-on jamais...

Enfin, le bateau accoste dans les rochers du port. Hisser mes vivres et mon lourd fusil avec un sac de plus de 20Kg mal enfilé. C'est fait. A présent, direction « Service Hus », unique hébergement accessible aux personnes en visite dans le village.

Groenland - Trek en terres inuit

Deux randonneurs se tiennent dans un campement juste au bord du fjord Sermilik plein d'icebergs.

Une itinérance la plus intégrée possible qui nous mêle à la population locale et nous offre des moments inoubliables de solitude dans des paysages à couper le souffle (des baleines). Les silhouettes de Paul Emile Victor, du fameux « Pourquoi Pas ? » du commandant Charcot ne sont jamais trop loin.

Trek
15 jours
Confirmé

A Kuummiut, tout est gris aujourd'hui, la brume est lourde sur nos têtes, le village est boueux, plus que de coutume. C'est peu dire.

Pour rejoindre le bâtiment de « Service Hus », je dois prendre garde au ballet de micro-pelles mécaniques. Ces engins proviennent du haut du village. Leur charge est répugnante, composée d'ordures ménagères en décomposition, déposées à l'air libre depuis des années, dans un espace mal délimité qui sert de décharge. Là-haut, les pelles raclent le sol pour arracher tout ce que la société de consommation apporte aux inuits et qu'ils n'arrivent pas à gérer : emballages plastiques, ferraille, canettes, bouteilles en verre, bois de palettes, cartons défoncés ruisselants, restes de nourriture... Sans compter des parties non-consommées des phoques chassés par les gens du village, dont la putréfaction caractérise les effluves de certains abords de villages inuits.

Pour quelques dizaines d'euros, je passe la nuit au sec et au chaud, seul dans un bâtiment communal destiné à cet usage. Le lendemain matin, je pars pour quelques jours en autonomie pour reconnaître un passage.

 

Vous lirez d'ici peu le récit de cette reconnaissance.

Je saisis l'occasion pour projeter mon programme de films éducatifs dans l'école du village.

A mon retour, quelques jours plus tard, les conditions météo sont dantesques. Non sans mal, je réussis à louer une maison du village pour un prix assez élevé. Camper n'est vraiment plus une alternative et le logement communal occupé avant mon départ à pied n'est plus accessible. Une dépression atlantique s'est installée au large. Des trombes d'eau s'abattent sans discontinuer sur la région.

La vie continue paisiblement ici. Il n'y a que moi et les derniers touristes attardés à Tasiilaq que ça doit déranger. D'ailleurs, il n'y a plus trop de touristes dans la région. C'est là tout mon problème.
En effet, mon retour au bourg de Tasiilaq devait être opéré par mon partenaire local à l'occasion d'une navigation touristique effectuée dans la zone. Or, les conditions météo franchement abominables n'incitent personne à prendre le large pour observer des baleines ou visiter le village. Pas de touriste, pas de retour pour moi.

Les échanges téléphoniques sont impossibles avec mon partenaire à Tasiilaq. Le réseau GSM est en panne. Ici, pas grand monde ne s'en émeut. Je ne peux donc rien coordonner avec lui. Plusieurs jours se passent à regarder la vie du village derrière les vitres, battues par la pluie. Les inuits travaillant pour la commune sont pareils à des marins bretons dans leurs cirés jaunes.
Je saisis l'occasion pour projeter mon programme de films éducatifs dans l'école du village.

Puis la pluie cesse. Et le réseau téléphonique fonctionne à nouveau.
Mon partenaire resté à Tasiilaq me confirme que les navigations touristiques ont cessé avec la tempête et qu'elles ne reprendront pas de si tôt avec ce temps vraiment bouché.
Il y a une piste quand même...
Un des pilotes de son équipe réside au bout de ma rue. Il est le mari de l'enseignante du village qui a bénéficié de mes projections vidéos dans sa classe les jours précédents. La négociation va bien se passer. Mon avion de retour est programmé pour les jours qui viennent.

Près de 300€ pour un aller simple

Eh bien, la réalité est toute autre... bien qu'introduit chez le pilote par son propre patron, l'inuit m'impose ses conditions pour rentrer à Tasiilaq : près de 300€ pour un aller simple. Et ce pour parcourir seulement quelques dizaines de kilomètres.

Son tarif ne me paraît vraiment pas raisonnable, bien que la poursuite de mon séjour dans la maison louée ait aussi un coût non négligeable. Je refuse donc cette offre et profite que la pluie soit terminée pour chercher d'autres solutions. La neige apparaît à présent sur les sommets dès lors que le front de nuages se déchire au loin. Septembre, ce n'est plus vraiment l'été.

Prosélytisme protestant chez les Inuits

Le soir même, rencontrant le directeur de l'école du village, il m'informe que des visiteurs arrivés en bateau des îles Féroé animeront une soirée dans l'établissement qu'il dirige et m'invite à y participer.

Seul non-groenlandais dans le village, je me rends à la soirée. Les rues sont boueuses à souhait et je laisse mes chaussures au milieu de celles innombrables et en désordre du reste de la population dans le hall de l'école.
Les enfants m'ont reconnu. Ils me désignent du doigt pour indiquer à leurs parents que je suis la personne qui leur a montré un film. On y voit une fillette aux yeux bridés qui vit dans une tente au milieu de prairies ou paissent de drôles de vaches. L'exotisme mongol chez les inuits.

L'animation est en fait religieuse. Un groupe de protestants danois très prosélytes et vivant aux îles Féroé répand la bonne parole dans tous les villages qui parsèment le côtes du Groenland. Ils parlent en Danois. Un interprète de la côte Ouest les accompagne pour traduire en langue Inuit leurs prêches en Danois.
Petit détail, entre l'Est et l'Ouest du Groenland, les inuits sont incapables de se comprendre.

Malgré cela, les villageois chantent avec ferveur les champs religieux imprimés en inuit de l'Ouest sur des feuillets distribués dans la salle.
Les animations sont peu fréquentes dans le village de Kuummiut. Personne ne trouve rien à redire à cette situation assez incongrue.
Toujours davantage en quête d'une solution logistique que de vérités révélées, je reste jusqu'à la fin de l'animation en totale immersion dans cette population vraiment sympathique.

Comme ma présence ne passe pas inaperçue par nos visiteurs, ils viennent échanger avec moi en anglais. Ils m'informent que le jour suivant, en fin d'après-midi, avant de repartir au village voisin de Tiniteqilaaq, ils inviteront la population à bord de leur bateau pour une nouvelle animation.

Ces gens vont donc naviguer très bientôt en direction d'un village peu éloigné de mon point de chute. Je dois négocier avec eux !

Par la fenêtre ils me montrent un superbe bateau à moteur et à plusieurs niveaux, long de plus de 30m. Peut-être mieux qu'une planche de salut pour moi.

J'accepte volontiers cette invitation.

Spitzberg : trek en milieu polaire

michel clar au-dessus du Tunabreen

A seulement 1300Km du Pôle Nord, nous sommes dans le Royaume de l'Ours Polaire. Notre trek se déroule sur 3 camps à partir desquels nous approchons les Géants de Glace. Mais aussi une faune polaire peu farouche et une étonnante flore.

Trek
14 jours
Confirmé

Ballet de mini-pelles mécaniques

Le lendemain, je suis sur le quai tôt dans l'après-midi. Pas grand chose à faire à vrai dire. En attendant mon tour de monter dans l'annexe qui assure les rotations entre le bateau au mouillage et le quai, j'observe le ballets de mini-pelles mécaniques qui a repris. Un des pontons du port n'est d'ailleurs pas accessible par mes futurs sauveurs des îles Féroé. Une longue barge occupe toute la place. Les mini-pelles accélèrent leur trafic.

Descente bruyante dans la pente boueuse. Ralentissement à l'arrivée devant la barge. Le godet de la pelle ruisselle d'un jus poisseux, luisant de graisse et d'hydrocarbures abandonnées. Il se pose sur la rambarde de la barge et y déverse sa cargaison putride, détrempée par plusieurs jours de pluie incessante. Demi-tour. Montée dans les rues du village. Croiser le collègue qui descend. Des tonnes de détritus finissent ainsi dans la barge.

Mais je n'ai pas encore de solution pour mon retour alors que mon avion sera là dans quelques jours seulement.

Quand mon tour arrive, je me serre dans l'annexe gonflable contre les inuits aussi curieux que moi de visiter le navire à quelques centaines de mètres de là.
Il y fait chaud. Nous nous installons les uns sur les autres autant au sol que dans les banquettes d'une salle de réunion devenue trop petite.

Les prêches en Danois précèdent les chants Inuit de l'Ouest. Tout va pour le mieux.
Ce moment à la fois religieux et social, se termine dans la salle par une collation, gâteaux maison, thé et café. Les inuits boivent du café à toute heure du jour.
Sur le pont supérieur, une distribution de vêtements et de chaussures s'organise. Les familles ne roulent pas sur l'or. Les mères équipent leurs enfants.

Mais je n'ai pas encore de solution pour mon retour alors que mon avion sera là dans quelques jours seulement. Le compte à rebours est largement entamé.
Je prends l'initiative de demander à rencontrer le capitaine. Un brave homme aux yeux fatigués qui a rendue possible cette évangélisation nomade sur les côtes démesurées du Groenland. Naviguer dans un océan parsemé d'icebergs ne s'improvise pas.

Comme je le craignais, il m'indique qu'il n'est pas habilité par son organisation à me prendre à son bord pour me raccompagner dans un autre village.
C'est alors qu'un membre de l'équipage attentif à ma situation intervient dans cet échange. Il m'indique que la barge à quai au village effectue quotidiennement des rotations entre Tasiilaq et Kuummiut, dans le but de vider le petit village de ses accumulations de déchets ménagers et autres.

Après avoir remercié mon sauveur pour cette cette information capitale, je reprends le Zodiac pour me rendre au port et entrer en contact avec le capitaine de la barge.
Lorsque je l'interpelle en anglais à haute voix avec mon accent pyrénéen, il m'écoute sans sourciller et me donne rendez-vous le lendemain à 6 heures. Ce rendez-vous vaut pour acceptation. Tout aussi laconiquement, il refuse ma proposition de lui payer une participation financière.

Une croisière comme vous n'en avez jamais rêvé

Vous devinez qu'à seulement 4 heures du matin, n'y tenant plus, je me réveille plus que spontanément. A 5 heures, mon énorme sac est sur mon dos, le fusil sur mon épaule et d'autres effets lestent dans ma main gauche. Quel chargement !

Le bateau est là, moteur tournant au ralenti. Toup toup toup toup toup... Personne ne bronche à bord. J'attends.
Quelques minutes avant 6 heures, d'un navire au mouillage et que je n'avais même pas vu dans la baie, un Zodiac se détache. A bord des marins. Ils prennent finalement pied sur le même quai que moi. Confirmation de mon autorisation de monter à bord. Soulagement.
Puis ils disparaissent dans la minuscule cabine de pilotage. Je reste seul sur le quai avec plusieurs dizaines de kilos d'équipement à faire parvenir à bord.

Lorsque je fais signe au capitaine que je ne vois pas comment le rejoindre, il me fait comprendre en gesticulant que dois longer la barge par son extrémité, à l'opposé de la cabine de pilotage.
Je mets un moment à comprendre. C'est tellement particulier.
La barge, amarrée au quai, laisse avec la terre ferme du quai une faille béante de 60cm, le long de la coque. L'eau sombre du port clapote doucement au fond. Un abîme. C'est au ras de cette faille, sur les 15cm de rebord métallique que je vais devoir me déplacer à pied.

Pas question d'envisager d'effectuer plusieurs voyages pour acheminer tous mes effets à bord. J'enfile mon sac à dos, mon fusil en bandoulière et attrape de la main gauche le sac plastique qui contient encore une dizaine de kilos d'affaires.

D'un pas lent et sûr, je franchis l'abîme qui sépare la barge du quai. Pour m'équilibrer, je ne vois pas d'autre alternative que de m'agripper à la rambarde métallique circulaire qui suit l'étroite bordure du bateau. La rambarde même sur laquelle les godets des mini-pelles déversaient la veille encore leur chargement infâme et gluant. Je décide de ne sacrifier qu'une seule main pour assurer mon équilibre.
En trek, je ne redoute pas les situations de promiscuité avec des populations aux pratiques hygiéniques différentes des miennes. Mais là, je ne suis pas en contact avec mes frères humains, je suis en contact avec leurs rejets putréfiés. Le dégoût de cette main gauche en train de se souiller d'une manière peu commune laisse heureusement la place à la concentration. Je dois à présent progresser debout sur toute la longueur de la barge, grâce à un passage de 15cm de large alors même que je suis chargé de plus de 35Kg.
Ma moisson d'images est avec moi, ma caméra aussi. Mais une chute à l'eau 5m plus bas serait une dangereuse catastrophe.

Tout en serrant l'immonde rambarde, j'arrive jusqu'au niveau du poste de pilotage.

Avec ma main droite indemne de toute souillure, j'arrive à me débarrasser de mon fardeau. Un jeune marin accepte de me fournir une lingette nettoyante et de l'eau afin de retrouver un peu de dignité et de me mettre à l'abri.

Mais le moteur de la barge est déjà monté en puissance pour se détacher du quai. Je suis au pied de sa cheminée. Elle crache un grésil noir de fuel lourd marin qui retombe sur le pont. En quelques secondes mon sac à dos et mes vêtements en sont constellés. Ces flocons d'hydrocarbures s'écrasent mollement sous mes doigts lorsque j'essaie de les retirer. Couvert de cette neige noire, je protège mes affaires sous des bâches et file dans un réduit de la cabine de pilotage, sous l'espace de travail du capitaine.
Il fait chaud, le marin m'offre un café.
A faible vitesse, nous naviguons vers Tasiilaq.

« Tu as la belle vie, quand même. »

Je pense à un client suisse, un ami à présent. Il a participé aux plus beaux treks pédestres que j'ai jamais encadrés. « Tu as la belle vie, quand même. » me dit-il souvent quand nous marchons ensemble.

Il faut beaucoup d'humour pour y croire aujourd'hui. Je n'ai jamais raconté cette anecdote. Mes treks et voyages d'aventure se passent pour le mieux dans leur version « commerciale » avec mes clients. Je leur épargne ce genre de situation.

A la fin de cette narration, vous arriverez certainement à la même conclusion.

Je fais vraiment « Le plus beau métier du Monde ».